Le mouvement muraliste aux Etats-Unis

Le mouvement muraliste aux Etats-Unis - Regard sur la peinture murale et l’Amérique des années 1970 - Par Hervé-Armand BECHY
Avant-propos du livre
En mars 1976, j'arrive aux Etats-Unis. New York est ma première étape d'un itinéraire encore incertain. Je suis fortement impressionné par la ville, ses grands buildings plantés comme des mégalithes, la vie de son métro bariolé, une violence contenue mais toujours menaçante et cette population disparate qu'on découvre d'un quartier à l'autre et dont on ne sait si elle exprime l'image du chaos ou de la diversité. Ma curiosité est attisée à l'idée d'y rencontrer un art en correspondance avec cette réalité. Je suis déjà sensible à cette époque aux rapports entre l'art et la société, déplorant notamment le fossé existant entre les jeunes créateurs et leur public.
Les jours suivants, je fais la connaissance, par hasard, d’un enseignant au M.I.T. - le célèbre Institut du Massachusetts – de passage dans la ville. Il est en train d'écrire un gros ouvrage sur la peinture, aussi complexe qu'un traité de mathématiques, rempli de théories subtiles accessibles seulement à un groupe d'initiés. J’avais projeté la visite de quelques galeries et ce professeur d'art se propose de me servir de guide.
Dans le quartier de Soho, les galeries sont bondées de gens curieux. Devant certaines œuvres, je demeure moi-même songeur et dubitatif et, comme je suis assisté d'un spécialiste, je me risque à poser quelques questions. Je n'obtiens le plus souvent que des réponses vagues et évasives. Mon interlocuteur m'avoue parfois ne pas connaître l’auteur ou du moins ne pas s'être suffisamment penché sur son travail. Je pense pour ma part que quelque soit le talent déployé par ces artistes et quelque soit leur message, il ne peut être entendu par un grand nombre de gens.
A la fin de la journée, nous rendons visite à un peintre de la scène artistique New-Yorkaise. Il habite, bien sûr, Soho comme la plupart des artistes qui ont fui le "Village" à cause des hauts loyers et tandis que d'autres commencent déjà à affluer vers Brooklyn. C'est un peintre d'une trentaine d'années, originaire de Yougoslavie, qui a vécu à Paris durant quelques années. Il a obtenu la consécration, depuis que le musée d'art moderne de la ville de New York lui a acheté plusieurs toiles. Lorsque je lui demande quels sont ses projets futurs il évoque Tokyo comme le terme de sa prochaine étape.
J’ai alors cette impression première et prédominante d'un art réservé à un groupe d'initiés et d’artistes sans cesse obligés de s'expatrier pour rejoindre les principaux centres du marché. Hier Paris, aujourd'hui New York, demain Tokyo ?
Quelques jours plus tard, alors que je me promène dans Manhattan, dans la huitième avenue, à la hauteur de la quarante deuxième rue, je découvre, surpris, une peinture sur un mur aux dimensions gigantesques. C'est pour moi un contraste frappant avec ce que j'ai pu voir les jours précédents. Se peut-il que des artistes défient ainsi les lois du système et portent l'art dans la rue au milieu des gens? C'est une démarche qui me séduit assez pour que je veuille en approfondir tout le sens. Je ne doute pas alors que quelques motivations essentielles les ont guidés. Une telle démarche peut en effet remettre en cause beaucoup d'aspects de l'art en Occident. Je trouve qu’elle rejoint en cela les préoccupations de nombreux artistes européens mais qu'elle prend ici une orientation positive et rassurante. Entre le « tout est art » et la tentation des artistes à l’autodérision, voire à l’autodestruction, il y a bien là une voie libre offerte à la création.
Ainsi est né mon intérêt pour la peinture murale urbaine et mon engagement dans l’art public.
Mes études universitaires ne me prédisposaient pas à épouser une telle vocation même si, depuis longtemps déjà, je m’intéressais à l’art et à la peinture en particulier. Très tôt je me suis senti concerné par les débats sur la création et le rôle de l’art et de l’artiste dans la société. Comptant de nombreux artistes parmi mes amis proches, j’avais acquis une familiarité avec les préoccupations de toute une génération de créateurs marquée par l’effervescence des années 1960 qui culmina avec le mouvement de mai 68. J’étais immergé dans cette période de mobilisation sociale intense qui caractérise la décennie des années 1970.
En quittant la France au début du printemps 1976, renonçant à poursuivre mes études de IIIème cycle en administration publique et sciences politiques à l’Université de Paris I Panthéon-Sorbonne, je laissais volontiers derrière moi l’ennui d’un avenir tout tracé, convenu et sans exaltation pour une existence incertaine et précaire, mais animée par une passion personnelle et un goût pour l’aventure. Je débutai alors un parcours d’autodidacte.
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Mes recherches sur le phénomène de la peinture murale urbaine ne commencent en fait qu’un mois plus tard à San Francisco, une des villes-étapes de mon périple en Amérique du Nord. Un ami photographe* établi dans cette ville, m’a apporté son concours. Nous débutons ensemble les premières investigations.
Au premier stade de cette recherche, nous n'avons aucune direction précise où aller, ni directive, ni conseil de nulle part. Nous avons devant nous, dans les rues de San Francisco, des peintures murales que nous pouvons à loisir contempler et nous ignorons encore qui en sont les véritables auteurs. Heureusement, les œuvres murales se trouvent dans la rue et, même si c'est sans précision, nous avons toujours l'espoir de rencontrer quelques artistes à l'ouvrage ou bien de recueillir des informations dans le voisinage.
La situation à San Francisco est particulière, je l'ignorais alors. La ville a mis en place en 1974 un programme d'Art Public qui est unique aux Etats-Unis. De nombreux artistes locaux ont été engagés comme salariés par la municipalité. Un certain nombre de sites urbains, parmi lesquels plusieurs ensembles de logements sociaux, ont été choisis pour des chantiers de peintures murales.
Les premiers artistes que nous surprenons à l'œuvre sont du reste employés par la municipalité. Il s’agit de deux jeunes femmes d'une vingtaine d'années travaillant ensemble à une gigantesque peinture couvrant le mur pignon d'un immeuble d'une cité d’habitations dans le quartier de North Beach. Le « mural » est pour elles une expérience nouvelle dont elles font l'apprentissage et qui les séduit. C'est une chance, en effet, de pouvoir peindre directement dans la rue, au beau milieu des gens, et de constater que son travail peut être pris en compte par un large public. Leur peinture est dédiée à la communauté locale, une population d'origine asiatique, à laquelle elles ont emprunté une iconographie et des références culturelles communautaires.
L'activité d'art public permet, certes, aux artistes de sortir de leur isolement mais elle leur confère en même temps de nouvelles responsabilités. Peindre sur une toile dans un atelier ou peindre sur un mur dans la rue, ce n'est pas seulement changer de lieu, de support, de technique, ou d’échelle. Cela impose en même temps certaines obligations vis-à-vis du public, des habitants qui vivent dans l'environnement immédiat. Peut-être que tous les artistes n'en ont pas la même conscience mais, pour la plupart d'entre eux, c'est là la question essentielle. Je réalise alors qu'il y a de la part de ces jeunes créateurs comme de tout artiste en général, une évolution à accomplir et souvent même, un changement de mentalité. Que pourrait-il en sortir ? Peut-être un art plus fort et plus ouvert sur la réalité sociale.
Je continue à douter cependant que ce qui m'apparaît être une remise en cause profonde du rôle de l'art et de l'artiste dans la société puisse être le fait de l'administration elle-même, même s’il existe en son sein des responsables avisés et entreprenants. Je présume que ce phénomène d'art dans la rue doit avoir une autre source. C'est ce que je ne tarde pas à découvrir en pénétrant dans les quartiers populaires de la ville. Là, la peinture s'étale sous un jour nouveau. Porte-parole des communautés d'habitants et des groupes sociaux, elle est guidée par des artistes engagés. Les premiers projets ont vu le jour au tout début des années 1970 donc bien avant les premières initiatives municipales. Ils ont été initiés par des associations communautaires de quartier ou des collectifs d'artistes. En quelques années, les projets de peinture murale se sont multipliés et cette forme d'art a connu un vif succès populaire. Le programme municipal d’art public vit en fait largement de ce dynamisme. A la fois, les peintures embellissent les façades en apportant de la couleur et de la vie dans un environnement urbain pauvre et souvent dégradé. Mais aussi, chacun peut y reconnaître ou y découvrir la vie des habitants, leurs aspirations, leurs désirs, leurs rêves, leurs luttes à travers des événements de la vie sociale et de la réalité quotidienne.
La peinture murale va m'apprendre tout autant sur l'art que sur la société américaine. Une société que je découvre à travers sa face cachée: la contestation sociale, les luttes des minorités ethniques et les mouvements politiques radicaux.
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En 1976, les muralistes américains viennent juste de prendre conscience de leur existence en tant que mouvement et ont commencé à se structurer. Un colloque national a eu lieu à New York à la fin avril, réunissant des artistes venus des quatre coins du pays. Il a donné naissance à une organisation nationale (The National Murals Network) à travers laquelle vont peu à peu se tisser des liens entre tous ces artistes.
Je bénéficie, moi-même, de ce réseau lorsque, après plusieurs mois passés à San Francisco, je décide de poursuivre mes recherches à Los Angeles, San Diego, Chicago, New York - c'est-à-dire dans des villes où l'activité de peinture murale connait déjà un essor important. J'établis dans tous ces lieux des contacts étroits avec les muralistes locaux dont j’ai gagné progressivement la confiance et qui acceptent volontiers de me servir de guide dans ma découverte des peintures murales. A cette époque, le mouvement est très ouvert et, bien que parfois méfiants, les artistes en quête de reconnaissance extérieure sont généralement disponibles au dialogue et à l'échange. Ils expriment avec sincérité leur engagement artistique. Tous sont animés d'un grand enthousiasme et désireux de faire partager leur expérience. J'obtiens ainsi des informations précieuses et abondantes.
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Jusqu’à maintenant je n’avais écrit que des articles ou des essais sur les peintures murales urbaines aux Etats-Unis, publiés dans des revues d’art et des ouvrages collectifs, mais je n’y avais pas encore consacré un livre en entier. Cette étude menée sur le terrain, en 1976 et complétée par deux autres séjours aux Etats-Unis en 1977 et 1978, représente pour moi tout autant un moment vécu, des relations amicales, en plus d'un objectif de recherche pur. Toutefois, le fait d'avoir vécu de façon privilégiée au contact de cette aventure muraliste m'a convaincu de l’intérêt d'en porter témoignage. Bien que quelques ouvrages aient déjà été publiés sur ce sujet, aux Etats-Unis principalement, ma vision d’européen sur ce phénomène d’art public américain peut en révéler un point de vue un peu différent en même temps qu’un regard plus spécifique sur la société américaine.
Depuis mon intérêt pour l’art public n’a fait que croître et s’est ouvert sur d’autres champs. J’ai éprouvé cependant le besoin de revenir ici aux sources de mon engagement initial en m’inscrivant dans un moment particulier de mes recherches. Aussi ai-je voulu donner une cohérence à ce projet de publication en le rattachant exclusivement à une période donnée, celle de ma recherche sur le terrain de 1976 à 1978. De ce fait j’ai choisi de ne présenter dans ce livre, que des œuvres existant alors et que j’ai pu observer moi-même dans la réalité. Les photos qui servent d’illustration à cet ouvrage ont été également prises dans ce même laps de temps ce qui permet de resituer les œuvres murales dans l’esthétique de la rue des années 1970. Cela conforte, de mon point de vue, la nécessité de rattacher chaque événement artistique à un contexte donné en rappelant que sa signification y est étroitement liée. Cela est vrai plus particulièrement de cet art de la rue. C’est aussi une façon d’en apprécier autrement la valeur et de nous replonger dans cet événement artistique alors que plusieurs décennies se sont écoulées.
Hervé-Armand BECHY